Yann Laurans, directeur des programmes chez WWF France.
Comment se portent les espèces en France et dans le monde ?
« Globalement, les espèces s’effondrent, en France comme partout dans le monde et à peu près à la même vitesse. C’est une tendance générale depuis l’après-guerre avec une accélération dans les années 80. On perd des espèces chaque année et on perd des effectifs. Alors, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas, à certains endroits, un maintien, voire un progrès, grâce à des mesures de protection ou de réintroduction. Mais la tendance de fond est très mauvaise. »
Sommes-nous à l’aube d’une sixième extinction ?
« Oui, on y est déjà. Tous les chiffres le montrent. Le taux, la vitesse d’effondrement du nombre d’individus d’une part et de disparition d’espèces d’autre part. C’est du jamais-vu dans l’histoire de la Terre. Cela va entre 1 000 et 100 000 fois plus vite selon les groupes que ce qu’il s’est passé dans les cinq extinctions précédentes. L’homme fait en 50 ans ce que la nature faisait en plusieurs millions d’années. »
Quelles sont les catégories d’espèces qui sont les plus vulnérables, les plus touchées ?
« En nombre d’espèces, ce sont d’abord les animaux des milieux aquatiques, les amphibiens, les batraciens, les grenouilles, les crapauds, les salamandres, les tritons, etc. Toutes les bêtes qui vivent avec et dans l’eau.. »
En quoi est-ce problématique que des espèces disparaissent ?
« Il y a trois raisons : la première, chaque espèce fait partie d’un tout. Un paysage est une machine qui fonctionne avec plein de rouages. Comme la nature est bien faite, quand le système perd un rouage, il peut arriver à le remplacer par un autre… Mais à chaque fois que vous enlevez un compartiment, vous prenez le risque de déséquilibrer l’ensemble. La deuxième raison : la nature fonctionne avec des seuils. Par exemple, nous ne sommes peut-être pas loin du moment où l’Amazonie va basculer et va d’elle-même se “déforester”, c’està-dire se dégrader et devenir une savane. Aujourd’hui, elle génère sa pluie et donc sa forêt tropicale. Mais en dessous d’une certaine surface, il est possible que le climat change localement et que l’Amazonie disparaisse complètement. Et tout est comme ça ! On joue un peu aux apprentis sorciers. Enfin, la troisième raison : la biodiversité, la nature, c’est notre culture, notre histoire. La spiritualité est construite autour de notre rapport au vivant, la philosophie aussi, la poésie, les histoires que l’on raconte à nos enfants… Personne ne veut vivre dans un monde plat comme la main avec seulement deux espèces de céréales qui nous nourrissent. On veut entendre des oiseaux, on veut pouvoir voir de la faune sauvage, des beaux paysages. Et tout ça, c’est assez universel. »
Quelles sont les principales causes de cet effondrement ?
« Le facteur clé qui se retrouve à l’échelle mondiale, le plus nettement, le plus transversal, c’est l’alimentation. Le fait que nous soyons de plus en plus nombreux à manger trop de protéines d’origines animales qui génèrent des émissions de gaz à effet de serre et nécessitent de plus en plus de place pour produire de quoi nourrir le bétail, les volailles, les cochons, les bovins. Cet étalement a pour conséquence de fragmenter et de simplifier les habitats. Or, la biodiversité est exactement en relation avec la complexité des milieux naturels : plus c’est compliqué, plus il y a de diversité d’animaux ; plus le paysage est simple, moins il y a de diversité. Après, il y a les pollutions, les pesticides en particulier, la surexploitation des ressources, le changement climatique et les espèces envahissantes... »
Est-il encore temps d’agir ?
« Oui absolument ! Et on est toujours surpris par la capacité de la nature à récupérer. Dès qu’on la laisse tranquille, souffler, qu’on lui laisse de l’espace, qu’on arrête de lui en demander trop… les choses s’améliorent. Jusqu’aux effets de seuils. Audessous d’un certain seuil, c’est compliqué. »
Face à l’ampleur de la tâche, on peut parfois être découragé. Que peut-on faire à l’échelle individuelle ?
« Pour la biodiversité, on peut faire beaucoup avec des efforts qui ne sont pas révolutionnaires. Comme je le disais, notre alimentation est la clé pour préserver la biodiversité. Si tout le monde se mettait à manger, non pas zéro viande, mais un petit peu de viande et de poisson, selon le régime méditerranéen, une à deux fois par semaine et beaucoup de légumes, il n’y aurait pas besoin de place en plus pour nourrir les bientôt 10 milliards d’habitants sur Terre. Le fait de manger bio, la manière de gérer les espaces verts, le fait d’arrêter les pesticides en ville… Ce ne sont pas des changements énormes. Mais s’ils étaient adoptés massivement par l’ensemble de la planète, cela réglerait l’essentiel des problèmes de biodiversité. »
Vous êtes directeur des programmes de WWF France. Quels sont vos moyens d’action ?
« C’est l’argent que les donateurs nous octroient et le temps que les bénévoles nous accordent. On s’en sert pour faire de la préservation d’écosystèmes et d’espaces naturels, en harmonie avec nos modes de vie. Prenons l’exemple du loup. Son retour en montagne pose beaucoup de problèmes aux éleveurs. C‘est une contrainte qu’ils sont seuls à supporter. Actuellement, on teste un programme expérimental, “Entre chien et loup”, en Haute-Savoie, autour de Saint-Gervais et Chamonix en aidant les éleveurs à supporter la présence du canidé en agissant sur deux leviers : la sensibilisation des utilisateurs de la montagne et l’aide au gardiennage. Des dizaines de bénévoles se relaient la nuit, pendant l’été, pour surveiller les troupeaux. L’objectif, c’est aussi de rétablir le dialogue entre deux mondes, celui de la ville et de la montagne. »
La France est-elle à la hauteur des enjeux ?
« Clairement, les budgets consacrés à la biodiversité, dans le monde entier et y compris en France, ne sont pas à la hauteur. Ils ont augmenté, certes, mais ils ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Alors qu’on subventionne les activités qui dégradent la biodiversité comme la surpêche, l’agriculture intensive… Ensuite, il y a les textes, les lois de protection de l’environnement, qui existent déjà et c’est très bien. Mais c’est le sérieux de leur application qui pose problème. Il faut exiger de nos gouvernements et de nos entreprises qu’elles prennent des engagements, qu’elles les tiennent et qu’elles les individualisent. Car les engagements pris pour tout le monde en même temps ne sont pris pour personne en particulier. Nous voulons sauver la biodiversité d’ici 2030 ? Mais nous c’est qui ? C’est tout le monde, donc c’est personne. »
Est-ce que vous êtes optimiste pour les années à venir ?
« Pas vraiment. Je pense qu’il y a des effets d’ensemble liés à nos modes de vie, à l’industrialisation qui produisent une tendance de fond contre laquelle il est difficile de se battre. Est-ce qu’on va réussir à arrêter l’effondrement de la biodiversité ? J’ai peu d’espoir. Mais ce sur quoi on peut être optimiste, c’est qu’on peut faire la différence localement. À des endroits donnés, sur des espèces données. C’est déjà ça ! C’est ce qui me fait lever le matin, ce qui me motive. Et c’est ce qui nous anime à WWF. »










